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Chaque année, à la rentrée du mois de septembre, se pose invariablement la même question : « Alors, comment se sont passées tes vacances ? Tu es partie un peu ? ». Chaque année depuis maintenant 10 ans je fais la même réponse « Oui, en colo ». Et chaque année, j’ai droit en retour à ces mêmes yeux ronds qui ont l’air de dire « Attends… Tu parles bien de ces camps de mioches encadrés par des monos à peine plus matures ? », ainsi qu’à la question ouverte non moins agaçante « Mais quel plaisir trouves-tu à faire du camping pendant trois semaines avec des ados en vacances ? »

Parce que vous pensez peut-être que c’est plus excitant de rôtir sur une plage avec un coca et le magazine des derniers potins de l’été, entouré d’autres poulets qui comme vous, ont passé l’année enfermés, les yeux rougis et le dos en compote devant un ordinateur ? Pardon, il est très mauvais de répondre à de l’agressivité par de l’agressivité. Ainsi, même si votre suffisance m’irrite, je vais quand même retirer ce commentaire et prendre le temps, si vous le voulez bien, de vous expliquer pourquoi je fais le choix de toujours partir en colo.

Pourquoi je continue à partir en colo ?

C’est vrai ça, pourquoi je passe mes vacances d’été en colonie de vacances plutôt qu’en voyage en amoureux ? Probablement parce que depuis mes 17 ans, les colos m’ont fait grandir, me laissent des souvenirs impérissables, et plus largement, me font un bien fou ! Les colonies de vacances sont pour moi une drogue du même type que peut l’être la course à pied pour les coureurs… On souffre, mais on en redemande !

La préparation du séjour itinérant

Comme la course à pied, une colonie de vacances a bien plus de sens lorsqu’elle répond à des objectifs bien définis. Pour courir un marathon, j’aurai effectué préalablement de nombreux échauffements, toute une série de sorties d’entraînement, je me serai assurée de ma disposition mentale afin de garantir le succès de mon entreprise. C’est la réponse au fameux « c’est quand qu’on va où ? », et avec quel budget, et quelle promesse fait-on aux jeunes et à leurs parents ? Les objectifs, pour être réalisables, doivent résulter d’une préparation physique mais aussi mentale importante. C’est tout l’intérêt d’un projet pédagogique mûrement réfléchi. Impose-t-on un thème au séjour itinérant ? Quelles règles de vie instaure-t-on ? Quel rythme de vie impose-t-on ? Et puis aussi, quels jeux organise-t-on ?

Le jeu, le noyau dur du séjour itinérant. Le jeu n’est pas une simple activité qui remplit l’emploi du temps du séjour, c’est aussi et surtout la clé de la cohésion du groupe et le vecteur de transmission de valeurs et connaissances. Alors oui, j’en passe, des jours, des soirées, des heures à imaginer et concevoir des jeux qui répondent à nos objectifs pédagogiques et qui donnent du sens au séjour itinérant. Jeux d’intérieur, jeux d’extérieur, grands jeux, petits jeux… au moment du départ, j’en ai plus d’un dans mon sac.

Je suis prête. J’ai troqué mes sandales pour des baskets et des chaussures de randonnée, mes robes pour des shorts.

L’effort imposé par la vie en collectivité

Ça y est, on est y est. On a enfilé le T-shirt fluorescent de Super Anim pour accueillir la multitude des ados en vacances qui, un peu embarrassés, accordent un dernier baiser à leurs parents avant d’enfiler leur costume de Super Cool, celui qu’ils ont toujours rêvé d’être et qu’ils peuvent devenir, l’espace d’une colonie de vacances, au sein d’un groupe de jeunes qu’ils ne connaissaient pas quelques minutes auparavant et qu’ils ne reverront probablement jamais.

Le corps et l’esprit mobilisés depuis des mois vers ce moment et tous ceux qui vont suivre, je quitte la France, mon confort et mon individualité pour vivre en communauté pendant trois semaines. Très vite, la distorsion du temps se fait sentir et je regrette déjà ce que je laisse derrière moi. Les premiers kilomètres de course sont toujours difficiles ; le souffle court, les joues rouges, les genoux en compote… les douleurs obnubilent et l’on se dit que la route est encore longue. Trois longues semaines de vie en collectivité. Exit les moments de calme, d’intimité et de réflexion personnelle. Délaissée de toute forme de confort, je n’ai plus aucun temps pour moi, si ce n’est celui que je prends pour faire et défaire mon sac au fil des étapes du séjour, et pour laver ma lessive au bout d’un tuyau d’arrosage lorsque la situation sanitaire devient si critique qu’une douche dans des sanitaires aussi sales que moi ne suffit plus pour me décrasser. La tête bourdonnante dans la cacophonie ambiante, je suis fatiguée… Tous ces efforts me poussent à bout, je commence à craquer. Mes relations au sein du groupe se crispent, je crie, je pleure.

Puis, vidée de mes larmes, épuisée, mon cerveau s’atomise. Le brouillard se désépaissit, pour laisser place au quasi-néant.

Faire le vide grâce à des ados en vacances

Ainsi dépossédée de tout sentiment ou pensée parasite, je m’éloigne un temps de mes problèmes quotidiens. Les soucis disparaissent, je prends du recul sur les choses. L’effort n’est plus, je plane.

Les jeunes sont de puissantes endorphines, capables de vous procurer une formidable sensation de bien-être, voire d’euphorie. Leur âme est pure et leurs rêves intacts. Ils sont à la fois poétiques et plein d’humour, avec l’insouciance de l’enfance et la maladresse d’être fraichement débarqués dans un monde adulte. Ils ont l’âge où ils se construisent par rapport aux autres et à ce titre, ils ont conscience, mieux que quiconque, de la puissance d’un groupe. Vivre une telle expérience avec eux, c’est vivre ensemble en nous suffisant à nous-mêmes, c’est faire partie d’une chaîne où chaque maillon a son importance, c’est avoir pleinement conscience que peu importe la destination du voyage, nous en sommes la finalité.

Dans cet environnement que nous avons créé ensemble, ainsi membre d’un groupe si solide, je me sens tout à coup véritablement moi-même. Je peux alors lâcher prise et prendre le temps de m’amuser, car au fond, rire est extrêmement important. Je laisse libre cours à la spontanéité et à ma créativité, et j’explore des pans entiers de ma personnalité, complètement refoulés le restant de l’année.

La plénitude en colonie de vacances

Il arrive un moment dans la colonie de vacances où le paradigme bascule. Toute l’année, je suis un individu, avec ses choix et ses actions propres. Soudain, je prends conscience qu’une force plus puissante s’impose à moi, à nous. Finalement, c’est bien dans le collectif que je m’accomplis. Submergée par l’émotion, invincible comme un coureur qui court son dernier kilomètre en pleine forme et en ayant l’impression de pouvoir ne jamais s’arrêter, j’éprouve une sensation de plénitude et de grande fierté, qui constitue la plus belle récompense de mes efforts passés.

Après tant d’acharnement et de difficultés, quel bonheur de voir finalement un groupe d’ados en vacances prendre son autonomie. Chacun a trouvé sa place et sait ce qu’il doit faire pour que fonctionne la vie en collectivité. Les jeunes prennent des responsabilités que leurs parents n’auraient même pas osé espérer les voir prendre. Ils s’emparent des courses, de la cuisine, de la vaisselle, du rangement, et même de la logistique afférente à un séjour itinérant, le tout dans une harmonie que personne n’aurait cru possible en si peu de temps.

Quel bonheur de voir un groupe se souder ainsi ! Des personnalités venant de tous horizons, si différentes, auraient pu se déchirer, mais elles ont fait le choix de s’accorder, dans un esprit de tolérance que n’importe quelle société aurait à envier. Les leaders veillent à intégrer les plus introvertis, les plus responsables ont raison des plus téméraires, et tous apportent au pot commun un peu de leurs forces, leurs passions, de leurs connaissances, et de leur grain de folie, créant ainsi la plus riche, la plus complexe, et surtout la plus indestructible des communautés.

Vous l’aurez compris, derrière les clichés de la colonie de vacances se cachent des bonheurs incroyables, car on est toujours plus fort à plusieurs que tout seul. Et comme dans le sport, les bénéfices vont bien au-delà de la séance. J’ai besoin de cette parenthèse annuelle, car elle contribue à mon équilibre de vie et à mon développement personnel. Le proverbe parle de voyage, je dirai pour ma part que non pas le voyage mais « la colonie de vacances est un retour vers l’essentiel ». En me mettant à l’épreuve, le fait de partir en colo redonne un sens à ma vie et à mon rapport à autrui.

Se dépasser, c’est accepter de sacrifier son ancien soi

Pour se ressourcer, certains ont recours à la méditation, d’autres aux pèlerinages, et moi, je préfère partir en colo. Parce qu’étant privée du superflu du quotidien, parce que mes pensées étant toutes dirigées vers l’assouvissement de mes besoins primaires, je reconnecte avec mon moi profond. L’esprit délesté de mes obligations professionnelles ou administratives et privé de toute tentation futile ou vaine, je fais le vide et relativise. Exit les soirées ciné, les apéros, les grasses matinées, mais aussi les mails, les factures, le ménage et les frustrations… le plus important pour le moment, trouver un camping pour ce soir, planifier des menus équilibrés pour les jours à venir, trouver un supermarché ouvert dans les environs et un bus pour nous y emmener.

En plus de renouer avec mes besoins primaires, je trouve également un souffle nouveau en compagnie de ces ados en vacances. Inutile de faire mention de leur incroyable énergie, j’en ai suffisamment fait état. Mais quelle chance de pouvoir me nourrir ainsi d’une génération différente de la mienne !

Différente, elle l’est à coup sûr. À 28 ans, je me suis sentie bien vieille parmi eux cet été. Quand ils m’expliquent que « Facebook est un réseau social pour les vieux » et que « les blogs n’ont plus aucun intérêt avec l’existence des vlogs », quand ils s’esclaffent parce qu’un des animateur a fait un dab et que « c’est complètement has been », quand ils demandent « c’est quoi ce truc de babos ? » lorsqu’on chante du Tryo, quand ils écoutent leur musique dans des enceintes plutôt que dans des écouteurs dans une joyeuse cacophonie à la mélodie indicible, quand ils se moquent de cette règle idiote qui devrait les conduire à enlever leur casquette de la tête pour manger… Sans jugement, je suis forcée de constater que les générations changent, et il nous faut cohabiter dans un respect mutuel. J’ai finalement autant à apprendre d’eux qu’ils ont à apprendre de moi, même si j’ose croire que je peux, le temps d’un voyage, contribuer à leur construction intellectuelle.

L’éducation au voyage, l’éducation par le voyage

Cette ambition explique aussi l’importance du projet pédagogique. L’éducation des jeunes est la condition pour une société meilleure. Les jeunes d’aujourd’hui sont les bâtisseurs de demain. Pendant trois semaines, loin de leur famille et de leurs professeurs, ils vivent sous la détermination d’une autorité nouvelle, et peut-être aussi de valeurs nouvelles. Ces trois semaines constituent peut-être chez certains la fenêtre par laquelle je peux distiller les valeurs que je m’évertue à défendre et transmettre : des valeurs de tolérance, de respect de l’autre et de vivre ensemble. Un séjour itinérant, parce qu’il impose la vie en collectivité, doit faire prendre conscience de nos différences, mais aussi et surtout de ce qui nous rapproche. La tolérance est une chose bien fragile qu’il convient de réaffirmer avec force. Pour cela, les voyages contribuent nécessairement à l’ouverture d’esprit et à l’apprentissage de l’autre, et ils remettent en cause des choses que l’on considérait comme acquises, absolues ou irréversibles.

Je vis mon action auprès de ces ados en vacances comme une mission. Je souhaite allumer en eux une flamme qu’ils pourront eux-mêmes porter auprès d’autres, la flamme de la fraternité.

Un exemple parmi d’autres : je suis partie l’été dernier en colo aux Açores, là où culmine le plus haut sommet du Portugal : Le Mont Pico, 2351 mètres. Nous n’imaginions pas quitter ces îles avant de l’avoir grimpé, mais une très grande majorité des jeunes affirmait soit ne jamais avoir fait de randonnée de montagne, soit ne pas aimer marcher.

Le challenge était important pour l’équipe d’animation : leur donner le goût de la randonnée, les entraîner sans les dégouter, et faire en sorte que tous atteignent le sommet. Ainsi, trois semaines durant, nous avons marché, sur des distances plus ou moins longues, plus ou moins difficiles, toujours avec le souci d’y trouver du plaisir, par le jeu, par des moments d’échanges privilégiés, et par la satisfaction procurée après l’effort. Gravir le Mont Pico est devenu au fil du temps une quête, le but ultime du séjour itinérant, si bien que tous attendaient ce moment avec impatience et excitation.

Le jour dit, levés à l’aube, nous sommes partis en pèlerinage, des heures durant, sans plainte, sans gémissement, sans accident. La dernière étape du sommet exigeait que nous laissions nos sacs derrière nous. Pour avancer, nous n’avions pas d’autre choix que d’escalader ce pic formé par la lave refroidie du volcan. Sur les 24 ados en vacances, les 24 l’ont fait. Tout en haut, une jeune qui vivait sa première ascension, non sans difficulté, m’a dit avec beaucoup d’émotion : « C’est ma plus belle colonie de vacances ».

En y repensant, je suis impressionnée par la confiance aveugle qu’ils nous ont accordée ce jour. Personne n’a envisagé de rester au pied de cette dernière paroi basaltique. Seule, je ne l’aurais jamais fait. Individuellement, aucun jeune n’y aurait même songé. Mais ensemble, nous étions invincibles.