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Le théâtre d’improvisation est une pratique théâtrale très accessible, aux comédiens comme aux spectateurs. Pour les uns, il ne nécessite aucune préparation avant spectacle et pour les autres, il fait partie d’une culture populaire, facilement appréciable et compréhensible, et peu onéreuse. Pratique accessible donc, mais non moins exigeante. Car le théâtre d’improvisation est probablement l’art théâtral qui mobilise la palette de compétences la plus large chez le comédien. En cela, il constitue un formidable instrument de développement personnel.

Zoom sur le théâtre d’improvisation, un art pluridisciplinaire.

Un travail de l’esprit

Mon objectif en débutant le théâtre d’impro était de m’aiguiser l’esprit. Travailler mon imaginaire et mon verbe pour enrichir mes loisirs d’écriture et progresser dans le jeu de la rhétorique en société.

L’art de l’invention

Une impro qui tient la route est une impro qui file une histoire. Sur scène, l’auteur ne peut pas se permettre un syndrome de la page blanche ! Alors il faut y aller coûte que coûte : raconter une histoire, avec un début et une fin, du suspens et des rebondissements, qui tienne les spectateurs en haleine.

L’improvisation incite le comédien à puiser dans les tréfonds de l’imaginaire parce qu’elle n’a pas de contrainte de textes, de costumes ou de décors. Il n’y a pas d’autres limites que celles de l’imagination à l’improvisation. Parallèlement, le jeu fait également appel à l’imaginaire du spectateur qui est invité à se faire une représentation propre des objets, des époques ou des décors amorcés par le comédien au moyen du mime ou de la parole.

L’art de l’élocution

Une impro, parce qu’elle est épurée des aspects matériels du théâtre traditionnel, mobilise un jeu du langage particulièrement perfectionné. Adapter le style du langage au statut de son personnage, à l’époque ou à la région dans laquelle se déroule l’histoire, participe à la construction d’une histoire crédible. Avoir la bonne répartie au bon moment et faire des jeux de mots pertinents sont les ingrédients d’une recette qui plait à coup sûr aux spectateurs.

Un travail sur soi-même

Au-delà du développement de l’esprit, force a été pour moi de constater que l’impro contribuait profondément à mon développement personnel. Happée par mon quotidien, mes angoisses et mes tocs, l’impro me force à prendre du recul sur la vie et en premier lieu, à lâcher prise.

L’art du lâcher prise

Une bonne impro n’est certainement pas qu’une série de dialogues drôles, de réparties et de jeux de mots, où les comédiens emmènent le public dans une histoire de génie. L’esprit flatte le comédien, mais peut vite contribuer à cet art si particulier. Car le simple fait de chercher en amont la meilleure répartie ou la chute de l’impro revient à… détruire l’impro ! Qui dit improvisation dit spontanéité et lâcher prise. Laisser sortir les sons de sa bouche avant même d’en comprendre la signification, c’est accepter de ne pas être dans une maîtrise constante de son comportement. C’est aussi accepter de laisser parler le corps.

L’art de la discipline du corps

J’oserais ici la comparaison entre l’improvisation et le yoga en ce que le lâcher prise du corps implique nécessairement une bonne condition physique et donc paradoxalement, une pleine maîtrise corporelle.  S’il faut savoir lâcher prise pour oser sur scène des mouvements corporels qui peuvent paraître étranges ou peu naturels (sauter dans les bras de son partenaire de scène, déambuler comme un singe, caricaturer un vieillard…), il faut également être en pleine maîtrise de son corps afin d’éviter les froissements et autres déchirures musculaires.

J’affirme volontiers faire autant de sport sur une séance d’impro que lors d’une séance de course à pied. Mais j’irais même plus loin, en affirmant qu’un bon improvisateur se doit d’avoir une condition physique parfaite afin de réaliser des exploits scéniques dignes d’un grand sportif.

L’art de l’humilité

Enfin, accepter que son corps parle à la place de sa raison, c’est accepter parfois le ridicule, et sur scène, savoir être humble. L’impro est un sport particulièrement ingrat, en ce qu’il met rarement le comédien en valeur, en permanence en difficulté, et le tourne souvent en dérision. Si l’acteur doit souvent être plein d’égo pour dégager un grand charisme, l’improvisateur, lui, doit faire preuve d’une très grande humilité, au risque sinon de se faire beaucoup de mal. Laisser son inconscient s’exprimer, c’est accepter de libérer des sujets réprimés en société, comme la sexualité, les comportements déviants, les besoins naturels…

Un travail avec les autres

Les qualités mentionnées ci-dessus permettront à coup sûr à un improvisateur de réaliser de belles improvisations en solo. Mais des difficultés supplémentaires surviennent lorsque la scène se joue à plusieurs comédiens. Et bien souvent, chez les improvisateurs débutants, la personnalité « naturelle » des joueurs se révèle… au péril de l’impro !

L’art de l’écoute de l’autre

Rien de pire en effet, dans les impros multi-joueurs, que des joueurs qui ne s’écoutent pas ! Et ces situations sont souvent révélatrices de la nature des joueurs. Un joueur amène un élément dans le jeu – il nous informe qu’il est fils unique – et quelques temps après, un autre joueur entre en scène et se présente comme son frère. Un joueur ne cesse de grelotter et un autre se délecte du beau temps, ce qui, en langage technique se traduit par le fait de ne pas « prendre la proposition ».

L’écoute n’est pas simple, surtout lorsqu’il y a de nombreux joueurs sur scène. Il faut savoir tout à la fois jouer et écouter, proposer et assimiler. La spontanéité dans le jeu et la présence de personnages forts sont deux éléments de résolution de ce genre de situations, qui permettent au comédien de vivre véritablement la scène et le moment présent.

Ainsi, plutôt que de penser à la proposition qu’il pourrait amener, il va réagir à la proposition d’un autre joueur, rendant ainsi la scène tout à la fois plus vraie, et plus intéressante.

L’art de l’observation

La véracité d’une scène tient également à la justesse du jeu et de l’environnement installé par les comédiens, qui ne tombent pas dans la caricature ou le comique systématique. Cette justesse demande un travail d’observation très important de la part des joueurs dans leur vie de tous les jours. Un peintre réaliste qui exprime des lignes et des perspectives avec exactitude porte nécessairement un regard particulier, analyste et évaluateur sur son environnement. De la même manière, un imitateur ou un improvisateur puise dans sa mémoire observatrice pour recréer un environnement qu’il connait. Je ne crois en effet pas qu’il puisse y avoir création sans fondation. L’imagination puise nécessairement dans le connu et le vécu, en le tordant, le dissociant ou l’associant.

Un bon improvisateur est un bon observateur, en particulier des comportements et des rapports humains.

Humilité, écoute, observation, discipline du corps et de l’esprit sont autant de qualités nécessaires à un bon improvisateur. L’activité d’improvisation théâtrale est ainsi bien plus qu’une activité artistique. Elle est aussi activité sportive et intellectuelle et levier d’élévation de soi. Elle est, en somme, un formidable outil de développement personnel.